Kourkov, la vie empêchée
Journal de guerre. Je m’attendais au bruit et à la fureur, à des cris aigus et des pleurs. Je lisais guerre plus que journal et j’aurais dû me douter que le récit serait autre, plus divers, plus proche du cœur des hommes, puisqu’Andreï Kourkov a déjà livré un premier tome de son journal.
Kourkov, c’est la vie, c’est aller au théâtre l’après-midi - moins dangereux – c’est récolter du bois pour se chauffer, observer les abeilles, s’étonner de la récolte de pastèques, visiter le Musée Boulgakov, raconter les trahisons, les coupures de courant, une fête de Nouvel An, les traditions, la neige, la nostalgie d’un paradis perdu. On continue de vivre à Kiev, et c’est le paradoxe. Le pays n’est pas que sa cartographie, il est un peuple, une nation, une culture. Plusieurs langues, et un rapport au russe compliqué depuis l’invasion. Kourkov, l’Ukrainien de langue maternelle russe, écrit en russe.
Des histoires, de petites histoires qui nous distraient du drame et nous le rapprochent à tout instant. De petits riens qui révèlent de grandes choses. Kourkov décrit, il ne pleure pas. Il sourit, il ne rit pas. Par petites touches, il dessine une grande fresque. Magie du pointillisme. Comment vivre, survivre, dans la Grande Histoire ? Les missiles iraniens Shahed ont ici une autre réalité que le décompte froid des lendemains de frappes que l’on apprend aux nouvelles. Les sirènes. La descente dans les abris, une attente angoissante. Trop souvent, un ami tué. La guerre.
Kourkov le conteur merveilleux résiste. Il voudrait décrire la beauté d’un monde ancien, et il ne voudrait faire que cela, mais la guerre gâche tout. Le voilà chroniqueur d’un monde qu’il n’a pas voulu. L’écrivain évolue dans cet espace contrarié qu’est l’Ukraine attaquée, à la fois fidèle à sa vocation d’artiste et mu par la détermination sourde de dénoncer le mal. Et si l’on croit que l’Ukraine est la victime d’un dieu tout puissant qui se déchaînerait sur les êtres et les choses, à la manière d’une tragédie grecque, on se trompe. Le responsable est un modeste dictateur.
Kourkov aime trop les gens pour oublier son art. Et puis, l’Histoire s’invite. L’horreur, les immeubles pilonnés, les ruines, les crimes de guerre, les fosses communes de civils. Il voudrait emporter ses lecteurs au loin et le voilà contraint de les ramener sur terre. La guerre est le principe actif et destructeur. « Telle une maladie, la guerre prend le contrôle de votre comportement, de vos pensées et même de vos sentiments. La guerre commence à penser pour vous. À prendre des décisions pour vous », écrit Kourkov. Écrire et réfléchir sur la guerre, c’est une façon de résister au virus. Le roman attendra.
« Penser à ce que la Russie a infligé à l’Ukraine est douloureux et fatigant. Écrire à ce sujet est encore plus douloureux et fatigant, mais c’est ce que peuvent faire les écrivains et les journalistes. C’est ce que nous devons faire », dit-il aussi. Un devoir moral. La guerre n’est pas que la mort, elle est la vie empêchée.
Il en résulte un livre qui est à la fois un témoignage précieux et un vade-mecum en temps de guerre. On s’y plonge, on découvre, on sourit parfois, on a souvent peur.
Nous ignorons tout de la guerre. Elle est là, plus si loin. Avec Andreï Kourkov, on en prend conscience, d’une autre manière.
Andreï Kourkov, Notre guerre quotidienne, Éditions Noir sur Blanc, 2025.